#3 La liberté, c'est compliqué ?
Marseille, le 20 novembre 2025
> À toi qui me lis...
Au moment de la rentrée scolaire de septembre 2025, j'ai beaucoup pensé à mes collègues, enseignant·es, et plus encore aux personnes en charge de la direction d'école, cette fonction qui aura été la mienne pendant trois années intenses. J'ai pensé à cette amie, à qui j'ai transmis les clés de l'école (et qui m'appelle au secours de temps en temps). J'ai pensé à ce copain, qui a préféré reprendre une classe à temps plein plutôt que de rester directeur. J'ai pensé à Caroline Grandjean-Paccoud, cette directrice harcelée parce qu'elle était lesbienne... qui a choisi de mettre fin à jour le 1er septembre, un jour de rentrée scolaire – tellement elle était bien soutenue dans sa mission et son combat par l'Éduc' nat'. J'ai pensé à cette directrice du 93, qui était partie à la retraite avec un grand discours interactif en parlant de coopération, d'émancipation et de justice sociale (en vidéo ici).
J'ai repensé aussi à la directrice de l'école où j'avais effectuée ma toute première année scolaire en tant qu'enseignant (il y a 25 ans, donc). C'était sa dernière année et au moment de la fête de l'école de fin d'année, elle avait tenu à dire un mot aux enfants réunis dans la cour ce jour-là. Elle avait notamment prononcé cette phrase incroyable : "Mes enfants, travaillez, travaillez dur, parce que le travail, c'est ce qui vous permettra d'être libre !"
Je crois me souvenir que le discours s'était terminé sous les applaudissements nourris des collègues, des enfants et des parents d'élèves. J'ai longtemps gardé cette phrase en tête, qui énonçait avec tant de simplicité le lien entre travail et liberté qu'elle déstabilisait le jeune enseignant que j'étais : j'avais eu une année entière pour me rendre compte que le travail que j'imposais alors à mes élèves de CP ne leur conférait absolument aucune espèce de liberté...
Et puis un jour, j'ai réalisé que ces mêmes mots avaient déjà été utilisés, dans un passé bien peu glorieux et pas si lointain. En allemand, ça donnait Arbeit macht frei (le travail rend libre), la plus cyniques des expressions nazies, inscrite à l'entrée des camps d'extermination, comme ci-dessous à Auschwitz. Auto-point Godwin ?

Quatre ans après la fin de la seconde guerre mondiale, George Orwell publie 1984, dans lequel on retrouve une rhétorique similaire avec les slogans que le Parti unique totalitaire de Big Brother impose à la population :
La guerre, c’est la paix.
La liberté, c’est l’esclavage.
L’ignorance, c’est la force.
Ça fait des années que je me dis que cette directrice d'école – femme sincère, généreuse et engagée par ailleurs – n'a pas vraiment mesuré à quel point elle avait mal choisi ses mots ce jour-là. Mais je peux en dire autant de Jeff Bezos, le patron milliardaire d'Amazon, qui a fait afficher son mantra – tout aussi toxique et cynique – sur les murs des entrepôts où triment ses employés...

Et toi ? Que dis-tu à ton enfant en le déposant à l'entrée de l'école le matin ? Es-tu des parents qui disent plutôt "travaille bien", ou de ceux qui disent "amuse-toi bien" (...comme si l'école était un centre aéré) ? À moins que, comme Jeff Bezos, tu aies choisi de ne pas choisir : "Travaille dur mon loulou, amuse-toi bien et écris l'histoire !".
Le pire, c'est que je suis certain que des enseignant·es – en mode chief happiness officer, qui gèrent leur classe comme d'autres gèrent leur startup – seraient capables d'afficher ce genre de motivation skills afin de se donner l'illusion de mettre leurs élèves sur la bonne voie. Je préfère me souvenir de cet autre directeur qui convoquait Jean de La Fontaine pour vanter les mérites du travail, en faisant apprendre à ses élèves Le laboureur et ses enfants...
Travaillez, prenez de la peine :
C'est le fonds qui manque le moins.
Éduquer en liberté ?
Ne te méprends pas : je crois réellement aux vertus du travail et de l'effort, que je me positionne en tant qu'enseignant, en tant que parent ou en tant que simple citoyen. C'est le système de valeurs dans lequel j'ai été élevé – famille, cursus scolaire, basket –, et dans lequel je me suis construit. Heureusement très, très loin d'un cadre aussi rigide, austère et castrateur que celui de l'académie de Welton, le sinistre établissement du film Le cercle des poètes disparus (déjà cité dans le caillou précédent) :
– Gentlemen, quels sont les quatre piliers ?
– Tradition ! Honneur ! Discipline ! Excellence !
Extrait du film Le cercle des poètes disparus
Parvenu à l'âge adulte, j'ai mis un peu de temps à savoir ce que je voulais faire, mais... je savais ce que je ne voulais pas : je ne voulais pas d'une voie professionnelle aliénante, d'un travail fatalement dépourvu de sens à partir du moment où il abolissait toute notion de liberté.
Je n'ai jamais cru que la liberté de l'homme consistât à faire ce qu'il veut, mais bien à ne jamais faire ce qu'il ne veut pas. (Jean-Jacques Rousseau, in Les rêveries du promeneur solitaire, 1776)

Pour mes premiers jobs d'été étudiant, je ne voulais donc aller ni à l'usine, ni à la coopérative du coin pour ramasser des fruits... J'avais besoin d'interactions humaines, alors je suis allé encadrer des groupes d'enfants en devenant animateur en centre aéré ou en camps de vacances, et dans une suite qui m'est apparue logique et riche de sens, je suis devenu enseignant. Il m'a encore fallu quelques années pour comprendre que la part de liberté et d'autonomie que je réclamais... était toute autant essentielle pour les enfants dont j'avais la responsabilité.
Invariant n°4 : Nul – l'enfant pas plus que l'adulte – n'aime être commandé d'autorité.
Invariant n°5 : Nul n'aime s'aligner, parce que s'aligner, c'est obéir passivement à un ordre extérieur.
Invariant n°6 : Nul n'aime être contraint à faire un certain travail, même si ce travail ne lui déplaît pas particulièrement. C'est la contrainte qui est paralysante.
Invariant n°7 (découlant du précédent) : Chacun aime choisir son travail, même si ce choix n'est pas avantageux.
Célestin Freinet, les invariants pédagogiques
Je suis entré en pédagogie Freinet au bout de quelques années d'enseignement, parce que j'ai trouvé là une bifurcation riche de sens, et une voie – individuelle et collective – de renouvellement et d'épanouissement professionnel. Jusque là, j'avais surtout reproduit un fonctionnement plutôt 'classique' et très frontal (je t'explique, tu écoutes, tu fais ce que je te dis de faire et rien d'autre), avec souvent le sentiment de m'ennuyer – et d'ennuyer les élèves. Un système qui avait parfaitement convenu au bon élève que j'étais enfant... mais qui n'embarquait dans l'engagement et la réussite qu'un petit nombre d'élèves. J'avais besoin de mettre en cohérence mes valeurs et ma pratique : je n'avais pas échappé au service militaire pour devenir adjudant-chef dans une école-caserne !
Pédagogie Freinet : la liberté, c'est le contrôle !
Enfant, j'ai adoré l'école, et je m'y sentais bien. À tel point que j'ai mis du temps à réaliser que ce n'était pas forcément le cas général : le public scolaire est un public captif. La plupart des élèves vont à l'école... parce qu'on les oblige à y aller (même si en vrai ce n'est pas l'école qui est obligatoire, c'est l'instruction !). Si on laissait à des enfants le choix entre aller à l'école et organiser librement leur journée, combien d'enfants choisiraient objectivement l'école ?...
Un public captif est un groupe d’individus contraints de consommer un contenu en raison des circonstances dans lesquelles ils se trouvent, sans aucune possibilité immédiate de l’éviter.

Les enfants n'ont pas choisi de venir à l'école : voilà sans doute une bonne raison de faire en sorte qu'ils s'y sentent bien, non ? Redevenu simple parent, lorsque je dépose mes filles à l'école ou au collège, c'est tout le mal que je leur souhaite : "Passe une bonne journée". J'ai conscience que le bien-être de l'enfant à l'école a longtemps été au mieux une préoccupation secondaire, au pire un impensé ; parce que l'institution, les familles et... un certains nombre de collègues réclament avant tout une école où les moutons soient bien gardés.
(Et ce n'est guère mieux lorsqu'elle ne se préoccupe QUE du bien-être de l'enfant).
Sur l'école et les exigences qui l'accompagnent, j'ai aimé découvrir le regard de l'écrivain Daniel Pennac – cancre notoire :
Paradoxe de l'enseignement gratuit hérité de Jules Ferry, l'école de la République reste aujourd'hui le dernier lieu de la société marchande ou l'enfant client doive payer de sa personne, se plier au donnant-donnant : du savoir contre du travail, des connaissances contre des efforts, l'accès à l'universalité contre l'exercice solitaire de la réflexion, une vague promesse d'avenir contre une pleine présence scolaire, voilà ce que l'école exige de lui. (Daniel Pennac, Chagrin d'école)
Tout mon questionnement est au croisement de ces deux éléments : apprendre et se sentir à sa place. Trouver du sens à sa présence en classe, en quelque sorte. Comment faire de l'école un endroit où des élèves se sentiraient motivés pour entretenir leur curiosité naturelle, concernés par ce qui se passe en classe, responsabilisés dans leur parcours scolaire ?
Pour me réinventer, il m'a fallu passer d'une pédagogie du contrôle à ce que Sylvain Connac appelle une pédagogie de la dissipation : celle qui donne aux enfants la possibilité et la liberté de faire des choix, leur procurant par la même occasion des "expériences d'autonomie authentiques", riches de sens et d'apprentissages...
En pédagogie Freinet, la liberté individuelle s'inscrit nécessairement dans un cadre collectif et un fonctionnement coopératif, avec des interactions fréquentes au sein de la classe : "c'est à plusieurs qu'on apprend tout seul". Cela ne veut pas dire que les enfants ne font que ce qu'ils veulent mais très souvent, ils veulent ce qu'ils font...

Bref, on en revient à une définition de la liberté individuelle... qui est celle de l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 :
« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. »
Simple. Basique.
Alors la liberté est entrée dans ma classe, par petites touches. Mes journées de classe ont commencé par des moments de parole libre (au cours desquels l'écoute des autres est contrainte !). Puis j'ai invité mes élèves à écrire des textes libres – et pas des rédactions cadrées par un sujet ou une contrainte. Et puis on a fait des enquêtes documentaires à sujet libre, des bricolages libres (tâtonnement expérimental), des recherches mathématiques libres, des classes promenades libres, du sport libre, ou de l'art libre (moins souvent, j'avoue).
C'est la liberté qui féconde l'imagination créatrice des enfants (Élise Freinet)
"Laissez-les grimper aux arbres..."
Accorder de la liberté à certains moments, ce n'était pas perdre le contrôle, c'était surtout ouvrir des possibles dans le fonctionnement de ma classe. Réinventer le cadre ! Donner la parole aux enfants, c'est faire entrer la vie dans la classe, c'est changer de posture et accepter de considérer le monde à hauteur d'enfant. Alors je me suis laissé emmené vers des questionnements qui nous éloignaient régulièrement des programmes et des attendus de l'institution... mais qui maintiennent les enfants dans une intensité et une jubilation qui sont propices aux apprentissages.

En mai dernier, j'ai participé aux Rencontres internationales de la classe dehors qui se déroulaient à Marseille. Je n'ai malheureusement pas eu le temps de croiser Louis Espinassous, grand éducateur nature, conteur, berger... et auteur notamment d'un petit livre intitulé malicieusement "Laissez-les grimper aux arbres". Il était venu enfoncer le clou lors d'une table ronde qu'il a débutée en évoquant l'enfance de Marcel Pagnol et de son ami Lili des Bellons, et la liberté qui étaient la leur lorsqu'ils parcouraient les collines autour du Garlaban. À 74 ans, ce grand monsieur a une certitude : Seuls des enfants joyeux sauveront l'humanité et la planète. Laissez-les grimper aux arbres, construire des cabanes, sortir, courir, sauter, ou faire du vélo !...
Des nos libertés d'adulte
Bon, tu me vois venir : je te parle de liberté... parce que je découvre depuis quelques semaines une autre manière d'envisager le travail, sans les contraintes et les horaires de la vie de classe. Non, ce n'est pas la liberté absolue puisque j'ai un employeur (l'association ICEM – Pédagogie Freinet), un contrat qui définit des missions et des tâches, une feuille de route, des déplacements occasionnels, des demandes régulières de services venant des membres de l'association... Mais je savoure mon nouveau rythme, je prends goût au télétravail, j'apprends à faire des pauses en journée et à moins culpabiliser quand je choisis de reprendre le travail en cours pendant la soirée – ou le week-end.
D'une certaine manière, je crois que j'ai toujours aspiré à ce désir de liberté depuis mes débuts d'enseignant. En vingt-cinq ans de carrière à l’Éducation nationale, j’ai essayé de tracer ma voie avec un impératif : me sentir bien dans mon école, dans mon métier... donc libre ! Au fil des années, j'ai ainsi évolué en gagnant des degrés de liberté à chaque étape – impossible d'imaginer revenir en arrière –, jusqu'à la bifurcation de ce début d'année. Même le Financial Times (souvent présenté comme le quotidien économique de référence en Europe) le dit : Au travail, les employés satisfaits sont les employés libres.
Sois pour toi-même un bon maître...
laisse l'élève en toi rêvasser.
Et en dehors du travail, un adulte c'est libre comment ? Je suis toujours époustouflé par cette dinguerie qu'avait osé lancer Mitterrand en 1981 avec le Ministère du Temps Libre (qui aura tout de même survécu pendant trois ans). Personne n'oserait évidemment le refaire aujourd'hui. C'est pourtant essentiel, le temps libre, l'art et la manière d'exercer sa liberté...
Ma liberté, c'est celle que je me donne et que je m'autor-ise en écrivant sur la toile, en créant des sites internet, en réalisant un podcast depuis deux ans... D'ailleurs si tu l'as raté, j'ai publié un nouvel épisode il y a un mois :
Épisode 11 : UN AUTRE REGARD

L'épisode peut-être écouté grâce aux liens ci-dessus : directement depuis le site Sama Africa – le podcast, mais aussi depuis la plateforme de ton choix (Deezer, Spotify, Apple podcasts, etc.)
Ma liberté, c'est encore celle que je suis allé éprouver le week-end dernier avec les ami·es de ma troupe d'impro Le Bruit Qui Court, en remontant pour la première fois sur scène après deux ans et demi de break... Quel bonheur, et quel plaisir !
Ma liberté, c'est aussi celle que je construis...
- ...en privilégiant les logiciels libres (alternatives aux logiciels propriétaires–privateurs qui enferment les utilisateurices) –––> Soutenez Framasoft !
- ...en encourageant la presse libre et indépendante (réponse nécessaire à l’influence démesurée des grandes fortunes sur les médias qui met en péril la pluralité et la démocratie) –––> Abonnez-vous à La Presse Libre !
Souvenez-vous de ce que dit le poète :
J'me souviens surtout d'ces moutons,
Effrayés par la liberté,
S'en allant voter par millions
Pour l'ordre et la sécurité...
Le paradoxe de la tolérance
À propos d'ordre et de sécurité, j'ai entendu ce matin (dans une édifiante vidéo publiée par le média Blast) le patron d'une maison d'édition appartenant à un milliardaire se déclarer "amoureux de la liberté", et se tenir prêt à publier à ce titre même des ouvrages écrits par des personnes situées à l'extrême-droite.
– Il a bien raison, quand on défend la liberté, on doit défendre toutes les libertés !
Alors... non. Le philosophe Karl Popper a notamment montré que si la tolérance est une valeur essentielle, une société démocratique qui veut protéger ses institutions doit se préserver des idéologies qui prônent l'intolérance. C'est le paradoxe de la tolérance, illustré ci-dessous (attention, deuxième référence aux nazis !) : défendre la tolérance nécessite... de ne pas tolérer l'intolérance.
Quand on montre de la tolérance envers ceux qui sont ouvertement intolérants (racistes, fascistes, etc.), les tolérants finissent par être détruits et la tolérance avec eux.

La liberté, c'est donc cette étrange notion essentiellement individuelle mais qui a besoin de règles, de limitations et de restrictions pour pouvoir exister dans une société. La liberté, c'est pas si simple... D'ailleurs, pourquoi Sarkozy est-il déjà libre ?! (heureusement, la presse indépendante fait le boulot et rappelle les faits : Nicolas Sarkozy, libéré, pas délivré).
Comme de tradition, je te propose de terminer en musique en faisant un pont entre philosophie et poésie. Qui d'autre que le divin Serge pour conclure ce billet avec les mots de Moustaki ?...
Ma liberté, une chanson écrite par Georges Moustaki pour Serge Reggiani
➡️ À toi qui me lis jusqu'ici, merci pour ta patience 🙏 ! J'ai commencé ce billet en septembre, il aura eu besoin de mûrir pendant deux mois...
Tu peux répondre à ce mail (si tu as choisi de t'abonner, comme 33 autres personnes à ce jour ❤️, sinon tu peux le faire tout de suite pour ne pas rater le prochain !).
Tu peux aussi m'écrire, c'est ce qu'a fait un vieux copain après le caillou #2 , ça m'a fait plaisir d'avoir de ses nouvelles et grâce à lui... j'ai ajouté un post-scriptum au billet précédent.
Legui legui... À bientôt !
Cyril
