#2 Entre deux
Marseille, le 26 août 2025
> À toi qui me lis...
Régulièrement, j'aime à me remémorer ces vers de Robert Frost, cités par le professeur John Keating – incarné par Robin Williams – dans le film Le cercle des Poètes disparus (Dead Poets Society), film de Peter Weir sorti en 1989 :
Dans un bois, deux routes s’offraient à moi ;
J’ai suivi celle où l’on n’allait pas,
Et j’ai compris toute la différence.
Robert Frost, The Road Not Taken
Lorsque comme moi on balance entre deux âges, on a déjà été amené à emprunter un certain nombre de routes et de chemins, avec leur lot de petits cailloux, d'intersections... de choix et de renoncements, aussi.
À ce propos : as-tu déjà suivi une ligne de désir ? Les anglophones disent 'desire path' – and I think it's beautiful. C'est "un sentier tracé graduellement par érosion à la suite du passage répété de piétons, de cyclistes ou d'animaux [...] qui signale un aménagement urbain inapproprié des passages existants." (source : Wikipédia)
En voici quelques exemples en images :



Exemples de lignes de désir (desire paths)
J'aime repérer les lignes de désir, et ce que suggère l'expression... Que l'on parle de randonnée, de parcours de vie ou de carrière professionnelle, on suit des voies plus ou moins tracées, avec des possibilités de bifurcation plus ou moins explicites, des chemins plus désirables que d'autres et des "passages existants inappropriés". À chaque intersection, il y a un choix (ou un non-choix) à faire : poursuivre ou bifurquer.
Sur le sentier mon père me laissait marcher devant [...]. Le peu de règles que j'avais à suivre était clair : un, on prend un rythme et on le tient sans s'arrêter ; deux, on ne parle pas ; trois, aux croisements, on choisit toujours la route qui monte. (Paolo Cognetti, Les huit montagnes – lecture estivale)
Entre deux... métiers
Il y a quelques mois, je me suis ainsi retrouvé à la croisée des chemins. La voie simple, c'était celle de la continuité : suivre la route, demeurer enseignant, rester dans l'institution (malgré la lassitude grandissante), dans mon école, à cheval entre mon poste de direction et ma classe. Mais un chemin de désir est apparu, et la bifurcation – inattendue et incertaine – est vite devenue enviable, attirante puis... évidente.
En ce mois d'août de congés scolaires, me voici donc entre deux métiers – en période de tuilage(s) : d'un côté, il me reste des choses à ranger dans ce qui est encore un peu mon école, et quelques dossiers à mettre en ordre pour transmettre les clés de la direction de l'école à la collègue qui prend la suite ; de l'autre, d'autres clés à récupérer et de nouvelles routines à intégrer pour être opérationnel à la manœuvre des outils numériques de l'ICEM à compter du 1er septembre. Ce ne sera pas une rentrée comme les autres pour moi, mais elle se prépare aussi !

Petit caillou #1, publié le 9 juillet 2025
Entre deux... livres
Cet été, j'ai aussi décidé de (re)prendre du temps pour lire vraiment : de manière plus régulière, moins épisodique. Avec l'ambition d'être toujours embarqué "dans" un livre... plutôt que largué / paumé entre deux, sans parvenir à choisir le suivant. Les semaines de vacances sont souvent propices à l'exercice, et puis j'avais quelques lectures de retard, à cause de mon problème de tsundoku. C'est un terme japonais qu'on appelle aussi le "syndrôme de la pile à lire"...

J'ai donc emporté dans mon sac une belle provision d'ouvrages de la pile : des livres en lien avec l'éducation, des récits de vie, des BD... et j'ai lu !
- Vers l'écriture – récits de transmission, de Jeanne Benameur : ex-enseignante, l'autrice partage sa pratique des ateliers d'écriture, qui croise parfois celle de l'écrit libre en pédagogie Freinet : "contre la peur, pour la liberté" (... ouvrage déjà cité en conclusion de la lettre précédente).
- Enseignants, les nouveaux prolétaires, de Fred Grimaud : sous titré Le taylorisme à l'école, un essai édifiant sur le Nouveau Management Public à l’œuvre dans l'Éducation nationale, qui vise à transformer les enseignant·s en exécutant·es dociles et précarisé·es (à mettre en lien avec la lassitude dont je parle plus haut !).
Un sujet que l'auteur évoquait déjà dans une conférence gesticulée préparée avec Franck Lepage himself, à laquelle j'avais eu la chance d'assister en octobre dernier : À l'école néolibérale, enseigner n'est plus un métier. - À la ligne, de Joseph Ponthus : sous-titré Feuillets d'usine, un récit autobiographique en vers libres et sans ponctuation, dans lequel l'auteur évoque ses journées de travail en tant qu'intérimaire dans l'industrie agro-alimentaire. Entre humour, colère et désespoir, une vraie claque littéraire !
L'usine bouleverse mon corps
Mes certitudes
Ce que je croyais savoir du travail et du repos
De la fatigue
De la joie
De l'humanité
(Joseph Ponthus, À la ligne)

- Les huit montagnes, de Paolo Cognetti : une histoire d'amitié et de filiation, par un auteur italien que j'avais découvert avec Le garçon sauvage, et qui parle de la montagne de son enfance avec ferveur et émerveillement. Un très beau roman, déjà cité plus haut ! ^^^
- Intérieur nuit, de Nicolas Demorand : le témoignage du journaliste star de la matinale de France Inter, dans lequel il évoque le trouble bipolaire dont il est atteint et les soins qu'il suit depuis des années pour l'affronter. Un livre important, écrit pour "briser le tabou de la maladie mentale".
- Ils abusent grave – Pas tous les hommes ! Une BD d'Erell Hannah (autrice du blog féministe du même nom), avec les dessins de Fred Cham : "du féminisme et des sciences humaines en BD".
––> Le carton absolu de l'été auprès la bande de potes en Bretagne ! Il y en avait toujours un/une pour me l'emprunter... donc je l'ai pas encore lue à ce jour 🤪. Mais elle a eu tellement de succès qu'au moins trois personnes l'ont achetée par ailleurs. Incontournable parait-il !
Un autre livre important sortira en octobre prochain, aux éditions du Seuil : un ouvrage collectif intitulé "Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie" – 17 écrivains pour la Palestine 🇵🇸 (en pré-commande). J'ai eu la chance de lire en avant-première cet été un texte de l'ami Alain, qui figurera dans ce recueil. Au passage, j'ai aussi découvert le magnifique poème de l'écrivain palestinien Mahmoud Darwich, dont est tiré le titre du recueil : "Sur cette Terre".
« Il est déraisonnable de penser qu'il faut lire tous les livres qu'on achète, comme de critiquer ceux qui achètent plus de livres qu'ils ne pourront lire. Dans la vie, il y a des choses dont il faut toujours avoir une réserve abondante, même si l'on n'en utilise finalement qu'une partie. » (Umberto Eco – qui avait une immense bibliothèque que je t'ai déjà présentée)
J'ai fini par me dire que le syndrôme du tsundoku est une chance...
Et toi, y'a quoi dans ta pile à lire ?
Entre deux... épisodes
Tu te souviens ? J'ai lancé le podcast Sama Africa en septembre 2023, et je m'étais dit qu'une année serait suffisante pour raconter ce voyage "vingt ans après". C'était il y a deux ans, et 'ça reste' ! Mais pour parler de l'Afrique, c'est aussi important de savoir prendre le temps... non ?
Alors j'ai pris mon temps, je me suis remis à la tâche et j'ai – enfin – bouclé l'épisode 10, qui est là... dix mois après le précédent. C'est l'épisode qui m'a demandé le plus de boulot, notamment parce qu'il accueille 4 invité·es qui avaient plein de choses à dire !

Dans ce dixième opus, j'évoque mes retrouvailles un peu contrariées avec le Sénégal après l'inoubliable périple Mali – Burkina – Niger, raconté dans les épisodes 7, 8 et 9. Il intègre aux miens les souvenirs des ami·es qui m'avaient rejoint au pays de la Teranga en ce mois d'avril 2003 (Jacques et Cécile, ainsi que Pierre et Domi).
L'épisode peut-être écouté grâce aux liens ci-dessous : directement depuis le site Sama Africa – le podcast, mais aussi depuis la plateforme de ton choix (Deezer, Spotify, Apple podcasts, etc.)
Épisode 10 : AU SÉNÉGAL, RETROUVAILLES ET CONTRARIÉTÉS
Bonne écoute ! En ce qui me concerne, je suis déjà focus sur l'épisode 11 qui devrait être publié dans un mois... Inch'Allah.
Entre deux... titres
Cette lettre s'intitule "Entre deux"... c'est aussi comme cela que l'on désigne l'action initiale d'un match de basket 🏀. Ce titre me semblait pertinent à quelques jours de ce nouveau départ, du début de ma 'nouvelle vie'. J'ai d'ailleurs hésité avec cet autre titre que j'aime beaucoup :
Ta deuxième vie commence
quand tu comprends que tu n'en as qu'une
...Mais il parait que c'était le titre choisi par Raphaëlle Giordano pour son roman feel good (vendu à plus de deux millions d'exemplaires, quand même !), qui semble surtout être un livre de développement personnel...
–––> ne rejoindra pas ma pile à lire.
Le dessin suivant n'a pas de titre – et vaut mille mots : il est l'oeuvre de Wiley Miller, qui réussit à parler en une image de bifurcation, de ligne de désir, de choix et d'éducation... (Je te reparlerai de l'importance de s'informer via la presse indépendante dans un prochain petit caillou !)

Voilà. Mûri au cours de cet été, ce petit caillou #2 était quasi terminé – prêt à être envoyé –, et devait se terminer avec ce dessin. J'étais sur la route du retour de mes vacances bretonnes lorsque j'ai reçu le message fatal d'une amie, touchée par le plus terrible des deuils. Elle annonçait la fin du combat de son fils de 18 ans contre la maladie qu'il affrontait depuis quelques mois.
Entre deux... émotions
Le jeune et courageux lion parti trop tôt était un soleil ☀️ : il a été célébré "à la hauteur de son rayonnement", au cours d'une journée estivale magnifique et déchirante que je ne parviens ni à oublier, ni à raconter...
Il y a eu de la force et de la dignité, de l'amour et de l'amitié, des mots désarmants, des silences poignants, une foule de gens magnifiques – et déchirants. Il y avait tellement d'ami·es et de belles âmes, de bras pour se réconforter, d'épaules pour s'appuyer. Il y a eu du djembé et du balafon (ascendance sénégalaise oblige), du piano et de la cornemuse, des chants et du slam – et un griot blanc rayonnant. Il y a eu des danses spontanées, des rires partagés à s'étouffer... et des larmes à se noyer. Je devais rentrer, je me suis noyé, j'ai repris une bière... et je suis resté jusqu'au petit matin.
Est-ce que j'avais déjà autant ri et pleuré dans la même journée ?!
Est-ce ainsi que la douleur se partage, et finit par s'apaiser ?...
"Ça va aller, gros...", comme dit le poète qu'il affectionnait tant.
Il nous faut mener double vie dans nos vies, double sang dans nos cœurs, la joie avec la peine, le rire avec les ombres, deux chevaux dans le même attelage, chacun tirant de son côté, à folle allure. Ainsi allons-nous, cavaliers sur un chemin de neige, cherchant la bonne foulée, cherchant la pensée juste, et la beauté parfois nous brûle, comme une branche basse giflant notre visage, et la beauté parfois nous mord, comme un loup merveilleux sautant à notre gorge. – Christian Bobin
Le jeune lion, c'était aussi un smile, qui a illuminé la vie de toutes les personnes qui ont eu la chance de le connaitre, et un Petit Poucet, grand collectionneur de petits cailloux – tiens, tiens. Alors, un pot a été disposé...

Au lendemain de son départ, sa maman a partagé une chanson d'Arthur H que je ne connaissais pas. Une chanson d'apaisement, une invitation au voyage et à la vie (c'est d'ailleurs le titre de l'album dont est elle extraite), qui boucle magnifiquement cette lettre puisqu'elle s'appelle tout simplement... La route.
Ressens le courant puissant qui te porte
Laisse-le t'emmener vers ton désir
Tu es la route
la poussière
le plaisir
Ce que tu veux vivre
tu le vis
(Arthur H – La route)
Allez, puisqu'on en parle : je demande la route ! (comme on dit en Afrique au moment de prendre congé). Prends soin de toi et de tous les précieux qui t'entourent, et pense à encourager toutes les vocations de Petit Poucet.
Merci de m'avoir lu jusqu'ici... Bienvenue aux nouvelles personnes qui se sont abonnées récemment ❤️, et à celles qui vont le faire tout de suite – ou un peu plus tard. 😘
Merci enfin pour les petits messages d'encouragements qui accompagnent le début de cette aventure... N'hésite pas à m'écrire à ton tour, ou à me rejoindre sur le réseau Mastodon. On se retrouve dans une autre vie – mais si tu as bien suivi, il est fort possible que ce soit la même 😋
Legui legui... À bientôt !
Cyril
Post-Scriptum / addendum :
Un vieux copain m'a dressé un très chouette message en réaction à ce petit caillou #2 (merci à lui ❤️). En évoquant son propre cheminement, il m'envoie la chanson qui l'a guidé dans les moments difficiles, portée par la voix chaude de Calvin Russell. Un bijou qui s'intitule... Crossroad, dont la résonance avec ce caillou est évidente et lumineuse !
